23 oct. 2015

Meurte au Ritz ◆ Michèle Barrière

La vie sait parfois se foutre de ta gueule te surprendre dans les moments les moins propices à l'étonnement. Sur une étagère du petit shop/ librairie interne de l'hôpital, entre trois Marc Levy, deux Bernard Weiber, et cinq réfexions sur la Mort (et 0 sur la guérison, les gars), j'ai découvert un nouveau genre littéraire. LE POLAR GASTRONOMIQUE.  


Dans le genre inattendu, que demander de mieux ?

A l'origine de cette curieuse idée, une souriante petite soixantenaire à lunettes.

Michèle Barrière, c'est un peu la femme qui a dédié sa vie à l'amour de la cuisine, sans pour autant ouvrir un restaurant. Historienne de l'alimentation, membre du conseil scientifique du mouvement pour la sauvegarde du patrimoine culinaire mondial, membre de l'association professionnelle des chroniqueurs et informateurs de la gastronomie et du vin, co-auteur de la série "L'histoire en cuisine" sur Arte... La dame s'y connait en gastronomie.

Auteur d'une dizaine de polars, chacun placé dans un contexte historique différent, elle a pris l'habitude de faire se délecter les papilles du grand public par l'écriture.



Le pitch : Paris, 1898. César Ritz est sur le point d'ouvrir les portes de son nouveau palace parisien, place Vendôme. Avec Auguste Escoffier à la tête des cuisines, toute la bonne société européenne promet de s'y précipiter. Quel n'est donc pas le choc lorsque, pendu par les crocs de boucher, le cadavre d'une jeune fille est retrouvé dans une chambre froide de l'hôtel, à quelques jours de son inauguration. Pour ne pas ébruiter le scandale, Ritz et Escoffier tentent de traiter l'affaire en interne, bientôt dépassés par les lettres de menaces reçues quotidiennement. A défaut de faire appel à la police, c'est à la logique de Quentin Savoisy, 28 ans, neveu d'Escoffier, journaliste au Pot-au-feu que l'enquête sera confiée.
Mais quelle ne sera pas la surprise de Quentin lorsqu'il découvrira qu'à Rome, Londres et Viennes, les attentats se succèdent. Marmites qui explosent dans les mains des serveurs, poires dynamitées dans la tête des invités de la haute noblesse...
Qui peut bien avoir à coeur de perpétrer la terreur dans l'hôtellerie de luxe en Europe ?


Les thèmes : 
gastronomie ◆ Paris  belle époque  luxe   
anarchisme ◆ féminisme  journalisme ◆ mondanités  


J'ai adoré.


La fraicheur. L'originalité. 
Ce livre m'a pris par surprise. J'étais happée au bout de quelques pages, malgré des conditions de lectures extrêmes (morbide attente sans nouvelle de l'Homme en train de se faire opérer, dans une chambre d'hôpital avec volets cassés au milieu de la famille d'un gars de 22 ans qui a les deux mains plâtrées et qui voit défiler sa mère et ses grands parents rivalisant tous pour le faire rire le plus possible) Nous inventer le polar gastronomique, quoi. Bravo. Bravo, bravo, Michèle Barrière.


La qualité historique.

Au niveau du détail, l'auteur sait régaler son lecteur. Immersion totale. Pour peu que le roman s'inscrive dans un contexte historique qui te séduit, voyage assuré.
Et moi je RAFFOLLE du Paris de la belle époque.

En pleine polémique de l'affaire Dreyfus, un vent de modernité souffle sur le Paris de 1900. La tour Eiffel encore fraichement construite, le recul du pouvoir de l'Eglise, les coups de frappe d'Emile Zola...
Le contexte politique, nouvellement républicain, peine à faire l'unanimité.
Michèle Barrière nous plonge au coeur de ses rivalités d'idéaux en nous dépeignant la difficile cohabitation des républicains avec les royalistes, les nouveaux communistes, les anti-sémites, la bourgeoisie socialiste, les anarchistes, les nationalistes...
J'ai appris des tas de choses.

Le style.
Simple, fluide, limpide et qui pourtant m'a dévoilé des mots inconnus. Quand Michèle Barrière aligne les phrases pour te décrire un repas, je te mets au défi de pas aller ouvrir ton frigo dans l'heure qui suit et de pas te dire "haaan j'ai envie de manger quelque chose de vraiment bon".


Les personnages. 

Particulièrement travaillés et tous intéressants.

Diane. L'étoile du roman, c'est bien elle. Personnage tumultueux. Courageuse, ambitieuse, effrontée, déterminée. Elle n'a pas peur de bousculer les bonnes moeurs corsetées, ni de se mettre toute sa famille à dos. Diane est libre et être une femme libre à la belle époque, c'était un peu être une pute. Issue pourtant d'un milieu très bourgeois, ses aspirations contredisent son éducation et son répertoire d'insultes n'a rien à envier à celui de la poissonière.
J'ai adoré de personnage. Diane fait partie de cette génération de femmes à qui l'ont doit tant, refusant le mariage, du fait de passer de la tutelle d'un père à celle d'un mari, le corset, et toutes les autres aberrations qu'avaient du supporter les femmes d'avant 1900.

Quentin. L'attachant petit aristo moyen, sans idées ni grande envergure, qui n'aspire qu'à pouvoir tranquillement épouser celle qu'il aime et à écrire ses articles sur la mode du thé de cinq heures pour le Pot-au-feu.
Bonne patte, malmené dans tous les sens, notamment par sa fiancée, et tout aussi bien par son oncle Escoffier, passe pour un clown aux yeux de tous ceux qui se prennent à bien l'aimer finalement.

Séverine et les filles de la Fronde. Classes, avant-gardistes, courageuses et élégantes.

Nénette. La petite bonne un peu simplette éprise de son Lulu qui tant bien que mal oscille entre sa patronne fantasque, le patron dont elle ne sait pas trop quoi penser et le chien qui multiplie les catastrophes.

Même Vassière, le policier glouton qui se régale d'être affecté à la surveillance du Ritz, est un personnage réussi.

Michèle Barrière ne se permet pas trop de s'emparer des personnages de Cesar Ritz et Auguste Escoffier, du fait de leur réalité historique. Leurs silhouettes, très présentes mais très écartées également témoignent de l'habileté d'un bon dosage, même si après coup on se dit qu'on aurait aimé à en savoir plus sur la réalité de leur existence.

Mais aussi et surtout, j'ai adoré...
La forme !

A la fin du livre, non content de pouvoir trouver une bibliographie pour en savoir plus au sujet des thèmes abordés dans le récit, tu as en bonus DES RECETTES DE CUISINE dont parlaient les personnages dans le roman ! Fraises Sarah Bernardt, pêches melba, asperges à la polonaises, cailles aux cerises, omelette aux fleurs de courge, garbure à la béarnaise... C'est bon demain soir tu peux inviter du monde !
Elles ont toutes pris naissance sous les doigts d'Auguste Escoffier et Michèle Barrière t'invite à venir les découvrir en détail dans son Guide culinaire.


J'ai trouvé énormément de charme à ce récit, entre exactitude et fiction. Original, frais, consistant. Fallait vraiment songer à l'inventer celle-là, le polar gastronomique.

Alors attention, si pour toi ne mérite le nom de polar que celui qui fait trembler tes nuits de rebondissements et de sueurs froides, passe ton chemin. L'intrigue n'est pas ficelée façon Agatha Christie. L'accent ici est mis sur la reconstitution d'un contexte historique pertinent, sur la construction de personnages intéressants et bien sûr le détail gravite autour de la gastronomie.

Pour toutes ces qualités, moi, je valide Meurtre au Ritz et le recommande.
PS : Solennel merci à l'APHM de m'avoir fait découvrir Michèle Barrière, tout me dit que sa dizaine d'autres polars gastronomiques vont passer par ma bibliothèque.



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