20 nov. 2015

13 Novembre 2015


C'était le long week-end de l'armistice. Week-end que t'avais voulu placer sous l'égide de l'isolement à la campagne. Une fontaine, une dizaine de maisons, des champs et pas de réseau. Pas de téléphone, pas de télé, pas d'Internet. Juste le ciel, la terre, des briques et quelques arbres. Profiter de l'air pur et des feuilles d'automne. Lovée au fond du silence, des feux de cheminées : le calme olympien.

Et puis entre 2 barres de 3G fluctuantes, une info s'immisce dans la nuit.

Surréaliste.

La mort, la barbarie, le chaos, pile à l'endroit où ton esprit se désolait de ne pas frémir de plaisir ce vendredi soir. 
Les gestes sont mécaniques. La peur au ventre, tu leur envois des textos, aux parisiens que tu connais. Ex-coloc, amis de longue date, compagnons de brasseries... Tu vas bien ? Dis-moi que tu n'es pas sur la liste des morts, ni sur celles des blessés. Pas de réseau, putain.
Deux barres ? Mais toi tu captes un peu, passe moi ton tel !

Surréaliste.
Tu comprends vite que l'attaque est toujours en cours. Que c'est une situation de guerre. Ces heures tragiques, tu vas les vivre sans images. Que des voix, uniquement des paroles. Celles de la radio. Attaque à la France, comme en 1940. Les poings serrés, tu écoutes enfler la panique dans le timbre de voix des présentateurs, des auditeurs.

Surréaliste. Tous ces endroits, tu les connais si bien.

La rue de Charonne tu l'as arpentée de long en large un nombre incalculable de fois depuis tes 12 ans. Tu fais toujours un crochet par Charonne lors de tes visites à Paris. C'est par là-bas que tu l'imaginerais bien, ton prochain appartement.
Le Bataclan, t'avais prévu d'aller y voir se produire un de tes artistes préférés.
La rue Alibert, tu l'avais déjà croisée un soir d'été. Tu t'étais d'ailleurs délecté d'une dizaine de ces belles soirées, dans les rues adjacentes.

Surréaliste.
Il t'a fallu moins de vingt secondes pour le comprendre. Mais tu ne le verbaliseras pas. Pas à haute voix. Cette nuit là, ça aurait tellement pu être toi, sur cette terrasse, dans cette salle de concert. Ça aurait pu être Lui. Ça aurait pu être eux. Ça aurait pu être tous tes proches, chacun d'entre nous.

Mais c'est tombé sur eux. Tous ces visages que tu ne connaissais pas.
Tu les écoutes à la radio, les premiers témoignages. Tu trembles. Tu pleures. Tu as le souffle coupé.

La sensation est folle.
Peu à peu tu prends conscience qu'en 2015, on peut désormais trouver la mort un vendredi soir pour le seul crime d'être sorti se détendre de sa dure semaine, profiter de la vie, quelque chose de tellement banal, en somme...

Surréalistes. Les jours qui vont suivre seront surréalistes.

Le temps est comme arrêté. Et toi, tu es suspendue à ton iphone, sur les réseaux sociaux. Le fil d'actualité s'est emballé. Commenter, partager, s'énerver, s'émouvoir. Mon dieu. Des nouvelles importantes tombent toutes les vingt minutes, relayées par Le Monde et Courrier International.

Bien sûr que tu pleures, que tu es choquée, incapable de prendre du recul.
Bien sûr que tu multiplies les likes, les hashtags, les soutiens, les hommages.
Bien sur que tu la mettras à la fenêtre, ta bougie pour Paris.

Mais surtout, surtout.

Tu vas réfléchir. Faire tourner l'idée dans ta tête. Ecouter, t'inquiéter, t'indigner, discuter, te confronter. T'informer. Lire, écouter, suivre, partager, relever le nom des penseurs. Pour mieux te faire une opinion générale sur la situation que traverse ton pays, et par extension, de ce à quoi sera confronté ton avenir.

T'en avais déjà une, d'opinion. En fonction de ce que tu avais pu vivre, observer, sentir. Entendu, compris, anticipé. Toi qui as grandi dans la ville la plus paradoxale de France. Toi qui t'étais heurté aux joies comme aux limites du modèle cosmopolite. Toi qui t'étais ouverte au monde sur le tard.

Tu as envie de secouer l'immobilisme, de condamner le laxisme, de faire taire la culture de l'excuse. De t'élever contre le racisme, les préjugés, les idées reçues.

Et surtout, d'enrayer la bêtise, la lâcheté, la bienséance et le politiquement correct. De cracher au visage de ceux qui s'auto-proclament non-concernés. On l'est tous, concernés, bâtard.

Mais tu l'as bien senti, ce moment funeste, insidieux, ce temps de battement après le passage duquel plus rien ne sera jamais pareil. Quelques minutes, quelques mots mis sur sur ces événements et le monde a changé.
Faudra-t-il réviser nos envies ? Revisiter nos projets ? Changer le cap de nos ambitions ?
Connaitrons-nous quelque chose de terrible, comme nos ayeux, une guerre mondiale ?
Nous qui nous croyions bien à l'abri dans le creux de ces trois générations de paix, nous faudra-t-il repenser nos modes de vie, tout réapprendre, en fonction d'un danger longue durée sur nos têtes ? 
Pour ma part, j'espère bien que la France sera "impitoyable à l'égard des barbares."
En attendant, de toute la hauteur de mon impuissance, je tiens à te le dire. A vous le dire.

Ma chère France,
Mon Cher Paris,
Je vous aime. De tout mon coeur.

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