Lippi, Botticelli, De Vinci : Les artistes du Quattrocento sous la plume de Sophie Chauveau

6/03/2018

A l'initiative de ma copine tout récemment expatriée aux US, je me suis lancée dans la lecture d'une fresque historique, un genre assez peu présent dans mes choix de livres finalement. L'avantage d'avoir des amis qui n'ont pas attendu le baccalauréat pour se lancer à la conquête de l'art, c'est de profiter de leur regard plus aiguisé en la matière. Les études post-bac ont beau jouir d'un certain prestige, les bases enseignées au plus jeune âge n'auront jamais leur pareil. A sensibilité égale, éducation du regard différente.

La lecture conjointe avec ses potes en temps réel, ça a quelque chose de foutrement cool. En dehors du fait de resserrer les liens malgré la distance, c'est aussi la porte ouverte à des débats, des observations, des réceptivités différentes et ô combien enrichissantes. Ma copine a donc choisi de nous plonger dans le cycle Le siècle de Florence, de cette auteur française à la notoriété grandissante.

Avec les romans de Sophie Chauveau, nous nous sommes donc envolées vers la plus belle ville d'Italie, à la rencontre des grands maitres de la Renaissance.



Ghirlandaio - La Cène

Le quattrocento, c'est peut être le siècle le plus passionnant de l'histoire de l'art. Premiers paiements conséquents des artistes, invention de la perspective, libération des corps, retour à l'hédonisme des sujets de l'Antiquité, réajustement des choses en écartant Dieu pour placer l'homme au centre de la peinture... C'est le siècle des lumières sur lequel souffle un vent de renouveau et d'audace incarné par les maîtres italiens, six siècles plus tard encore appelés les grands maîtres de la peinture classique.
Donatello, Ucello, Lippi, Fra Angelico, Bramante, Le Pérugien, Piero di Cosimo, Raphael, Michel-Ange, Masaccio, De Vinci, Ghirlandaio, Diamante et bien sûr Botticelli. Des noms familiers, d'autres moins.

Au travers de ces trois récits, chronologiques et qui se suivent, Sophie Chauveau nous entraine au coeur du quattrocento florentin comme si l'on y était. Elle se sert pour couvrir la période de trois de ces artistes majeurs, Fra Fillipo Lippi, Sandro Boticelli et Leonardo da Vinci.

Ces trois romans, brossés en forme de biographie, se centrent également sur leur époque.
A leurs côtés, la dynastie Médicis se succède, dans toute sa grande histoire. Car toute cette gloire n'aurait pu être possible sans la famille Medicis, mécènes émérites de la Renaissance.

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Un puits de savoir. Un style d'écriture fluide. De belles réflexions sur l'art.

L'expérience de lecture est très réussie. Immersive, intelligente et passionnante, j'ai retenu de nombreuses phrases et de nombreux passages qui m'ont illuminé de leur sens. Et j'ai refermé ces trois romans complètement transportée, avec l'impression d'être partie en voyage, d'avoir fait un saut dans le temps.

Fait suffisamment notable pour être remarqué, ces trois romans sont inégaux : on perçoit l'évolution de l'écriture de l'auteur. De prime abord, le style est décevant. De rares maladresses, et une approche parfois un peu godiche, enfantine. Le style d'écriture, ni mauvais ni brillant, oscille entre les deux. Les livres de Sophie Chauveau n'ont pas le prestige et la perfection des biographies de Dominique Bona, maitre incontestée en la matière.

Et puis, au fil des pages, Sophie Chauveau prend du galon. Sa plume se travaille, s'affine et devient même brillante. J'ai été très impressionnée par tant d'intelligence, de psychologie, de compréhension artistique. Je suivrais désormais sa production littéraire avec beaucoup d'intérêt. Sophie Chauveau m'a complètement subjuguée.

On fait confiance à l'exactitude des faits, que l'auteur a couché sur papier au prix de quatre années de recherches. Le siècle de Florence, c'est un prof d''histoire de l'art qui nous l'a recommandé.

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Le pitch : Florence, 1414. Cosme de Médicis, dirigeant de la ville, arpente les rues de Florence lorsqu’il se retrouve nez à nez avec un enfant sale en train de dessiner au charbon dans le sol poussiéreux. Grand amateur d’art, Cosme repère immédiatement le talent chez Fillippo Lippi, et décide de devenir son protecteur. Fra Angelico, son ami, aura le soin de former le jeune artiste et le couvent des carmes le prendra sous son aile. Moine libertin, l'indomptable Lippi fera souffler un vent de passion sur la Renaissance. Qui aurait cru la peinture d'un orphelin des rues capable de bouleverser son époque ?


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Quelle injustice. Je ne connaissais pas du tout cet artiste. Genre, jamais entendu parler. Pourtant ses tableaux, en tous cas quelques uns, je les ai déjà admirés à la Galerie des Offices de Florence.

Fra Fillipo Lippi est le premier peintre à se réclamer autre qu'artisan. Audacieux, il est celui qui crée le statut de l'artiste tel qu'on le connait aujourd'hui.
Lippi, c'est le moine libertin du quattrocento. Le prince des bordels. La tête brûlée qui ouvrira la voix aux autres. Un enfant abandonné. Un amoureux des femmes. Un génie de la peinture.
Lippi, qui échappe de justesse à l'échaffaud plusieurs fois, est un jouisseur, un hédoniste, un inconscient, trop occupé à croquer la vie pour se soucier de la perdre.

J'ai adoré ce personnage, qui n'était pourtant pas rendu très sympathique. Libre, quoi qu'il arrive. Lippi fait ce qu'il veut. Habile, il parvient à s'éviter les pires peines là où le quart de ses frasques auraient pu lui valoir une mise à mort sur le champ. Cette immunité dont il n'est pas conscient, il la doit à son mécène, l'homme le plus puissant de la ville.

Cosme de Médicis, son protecteur, veille sur lui.
Grop coup de coeur pour Cosme. Mon personnage préféré de tout le roman. Je l'ai trouvé fascinant, magnétique, extraordinairement moderne. Son esprit, son idéal, noble et précurseur. A sa suite, la dynastie Médicis fera de Florence le centre du monde des arts et du raffinement, et bien plus encore.
J'aurais aimé en savoir beaucoup plus sur Cosme, un personnage a qui je vais dorénavant beaucoup m'intéresser.

J'ai adoré la vision du monde de Lippi. Dans sa peinture, très reliée à sa jouissance sur terre, Lippi excelle en fonction de la qualité des nuits qu'il a passé.
Un être attentionné envers les femmes, qu'il adore et traite en grand respect. Ce qui ne l'empêche pas de les collectionner. Il y a quelque chose d'émouvant chez ce garçon abandonné.

J'ai aimé les personnages qui gravitaient autour de lui. Guido, Flaminia, Cosme, Pierre, Masaccio, Diamante. Seule Lucrezia, sa femme, m'a ennuyée, et j'ai trouvé leur histoire d'amour assez peu intéressante.

Sophie Chauveau qui aime aussi à nous dépeindre la vie à Florence, nous fait rencontrer d'autres peintres. Donatello, Fra Angelico, Diamante, Masaccio, Ucello, Ghiberti, Brunelleschi. Défiance, amour, jalousie, grande amitié.

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Le pitch : Florence, 15ème siècle. Un certain Botticelli reprend les rennes de l'atelier Lippi. Très vite sacré plus grand artiste de la ville, au grand dam de Leonard de Vinci son ami et rival, Botticelli mène à son paroxysme la peinture de la Renaissance. Sous le règne de Laurent de Médicis, jamais la ville, en déclin, n'aura autant été étreinte par le sang, la beauté, la mort et la passion. Adulé puis oublié de tous, aussi secret que Florence est flamboyante, Botticelli habite un rêve connu de lui seul.

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Mon roman préféré de la trilogie. Pas très étonnant, puisqu'il se centre sur l'un de mes peintres préférés de tous les temps. Pour moi Botticelli, c'est la quintessence de la Renaissance. Je me souviens des heures passées devant ses tableaux à Florence, des reproductions que j'avais acheté pour décorer ma chambre d'adolescente, qui m'ont si longtemps hypnotisée.

Botticelli c'est l'âme inconsolable d'un chagrin inexpliqué qui le suivit toute sa vie. De cette sensibilité accrue, de cette personnalité torturée, surgit l'esthétique Morbidezza. Enfin un mot pour qualifier tout ce que j'ai toujours aimé dans l'art jusqu'à présent sans savoir pourquoi. Je me suis beaucoup reconnue dans ses représentations, dans l'esprit du peintre, cet éternel mélancolique.
La ligne, d'abord la ligne. La poésie, toujours. Le désir de se détacher de la réalité pour cheminer vers son monde intérieur. L'extrême sensibilité du peintre, ses difficultés pour entrer en contact avec les autres, m'ont beaucoup touchée.

Boticelli, c'est l'apprenti de Lippi, son premier élève et son plus brillant, celui qui dirige l'atelier à la mort de son maitre. Longtemps le plus grand artiste de son temps, Botticelli, en perpétuel doute et toujours un peu apeuré, n'en a pas forcément conscience.

Tout au long du roman, j'ai senti dans les mots de Sophie Chauveau son amour pour le peintre, que je partage hautement avec elle. Au fur et à mesure des pages, la construction de ce chef d'oeuvres invite à faire des recherches et à mieux observer ces toiles qu'on connaissait pourtant déjà par coeur. La pallas, Le printemps, La naissance de Venus...

Au coeur de l'histoire, toujours Florence. Mais cette fois ci une Florence extrêmement trouble, aux mains du virulent Laurent de Médicis, où complots d'assassinats commandités par le pape lui-même (!) et fanatisme religieux pour le moine Savonarole contrastent avec le climat de liberté totale du "règne" de Cosme de Médicis.

De nouveau personnages viennent compléter le tableau. Gravitent autours de Botticelli, les mots de Dante, les vers de Ficin et Politien, le bras de Vespucci et les peintres Le Pérugien, Leonard de Vinci, et même en ombre chinoise Michel-Ange et Raphaël.

J'ai beaucoup aimé les passages d'admiration réciproque et d'amitié sincère entre Botticelli et De Vinci. J'ignorais qu'après avoir vu la Joconde, Botticelli décide d'arrêter de peindre, tandis que De Vinci, que personne ne remarque, aura passé sa vie à essayer d'égaler Botticelli.

J'ai adoré les relations que parvient à nouer le peintre craintif et dépourvu de gout de vivre. Tout particulièrement sa petite tribu, ses liens du coeur, plus forts que tout, avec les Lippi, sa véritable famille. Fillipino Lippi et sa soeur Sandra Lippi, Lucrezia Lippi et le vieux Diamante, sans oublier ses chats. Ses deux frères rescapés, Antonio et Simone et son indispensable neveu Luca.

Très friande des histoires de relations qui transcendent les frontières et les étiquettes, j'ai été servie par le trio Botticelli, Pipo et Sandra, qui s'aiment, se désaiment, s'ignorent, se haiïsent, mais ne sont jamais bien loin et se tombent dans les bras au fil des décennies. Ce mélange d'amour fraternel, charnel et amical, m'a énormément touchée et se rapproche beaucoup de ma vision de la vie et des relations.

Cosme m'a manqué, tout au long de ce roman. Son sillage n'est plus et les Médicis, bien qu'encore puissants, sont en perte de vitesse.

J'ai adoré apprendre qui se cachait derrière la Venus de Botticelli et la Joconde de De Vinci. 

Je me suis sentie terriblement touchée, happée, traversée par une résonnance inouïe avec l'art, la vie et les sentiments de Botticelli. J'ai eu l'impression qu'on peignait mon portrait à moi, et non celui de l'artiste, au travers de ces pages. Trop drôle de se trouver un alter ego mort il y a 500 ans. Une expérience franchement aussi fascinante que troublante.


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Le pitch : Florence, 15ème siècle. Dans l'ombre de la renommée de Botticelli, il y a le jeune Leonard De Vinci, peintre, inventeur, scientifique, ingénieur qui passe inaperçu. Perclus à la fois de doutes et d'une assurance à toute épreuve, il a la malchance d'être estimé de ses pairs mais pas des grandis du pouvoir italien. Balotté de ville en ville, servant les causes de Ludovic le More à Milan, de Cesar Borgia à Rome et de Laurent de Médicis à Florence, Leonard De Vinci déplait et ne doit sa postérité qu'à François Ier qui le pousse à traverser les Alpes pour s'établir en France. Si l'on sait beaucoup du virtuose, du scientifique précurseur et du peintre de génie, la vie intime, les sentiments et pensées de ce mystérieux personnage restent floues quant à son obsession de tout savoir et tout comprendre au fil des ressors de son inépuisable créativité.

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Qui de mieux pour clore cette trilogie des grands peintres de la Renaissance que Leonard De Vinci ?
Déjà personnage du le précédent roman, cette fois ci l'histoire se noue exclusivement autour des yeux et des sens de Leonard De Vinci, quitte à relater des événements déjà racontés dans Le rêve Botticelli. Si le roman peine à démarrer, il est nécessaire de s'y accrocher car L'obsession Vinci est un vrai bijou.

J'ai été complètement époustouflée par ce roman. J'y ai appris tant de choses. Tout le monde croit savoir situer cet artiste, un nom que connaissent toutes les bouches. Mais en définitive, qui connait le vrai Leonard De Vinci ? Pas grand monde.

Leonard De Vinci, c'est avant tout un homme de l'échec. Bâtard de naissance, il se sentira inférieur et développera un complexe de supériorité toute sa vie durant. L'Italie n'aura jamais su reconnaitre le génie en Leonard De Vinci.

Si l'histoire a surtout retenu le savant à la longue barbe blanche, Leonard de Vinci fut avant tout un très bel homme, grand, séduisant, hypnotique : une force de la nature. Sa jeunesse, il l'a partagée entre jouissances et études intellectuelle. Son grand rêve ? Construire une machine et être le premier homme à voler.

Autodidacte et touche à tout, Leonard est un précurseur, un visionnaire, un incompris. Végétarien, inverti, volatil, sulfureux et vantard, il n'est pas du gout des puissants de son époque. Leonard De Vinci, contrairement aux autres artistes, n'a pas de protecteur ni de mécène. Sa vie durant, il lui faudra chercher argent et protection. Et Dieu sait que Leonard tombe mal : son époque, remplie de troubles, a de quoi rendre chèvre. Guerres, coup d'état, fanatisme religieux, prises du pouvoir : les nouveaux dirigeants s'enchainent et ne se ressemblent pas. Jamais Leonard ne semble trouver grâce à leurs yeux. Florence d'abord, sa ville natale, puis toute l'Italie lui tourne irrémédiablement le dos.

Le pays refuse de faire confiance en ses projets d'ingénérie : Leonard a une réputation de traitre. Ses sublimes fêtes ? On les remarque à peine. Ses projets de savoir encyclopédique ? On lui en coupe la possibilité. Sa peinture ? On lui préfère celle de Boticelli, Michel-Ange ou Raphael. Toute sa vie durant, Leonard oscille sur les routes. Si Florence le rejette, il ira à Milan. Si Milan lui tourne le dos, il cheminera vers Venise. Si Venise ne veut pas de lui, il marchera vers Rome. Et si Rome l'ignore, qu'à cela ne tienne, il se ralliera à l'envahisseur français.

J'ai trouvé en Leonard De Vinci un personnage mystérieux, fascinant de complexité. J'ai adoré déambuler dans son esprit, que Sophie Chauveau nous conte admirablement. Ses émotions, ses bouffées d'orgueil, ses gestes incompréhensibles, sa grande générosité, son sens de la démesure, ses cuisantes déceptions... L'auteur nous dépeint un être à part, qu'on estime et comprend furieusement. 

J'ai beaucoup aimé sa petite tribu, l'amour qui le lie aux gens. Leonard, adorateur des animaux qu'il recueille tant qu'il peut, sait tout aussi bien s'enticher de gens qui ne le quittent plus. Zoroaste et Atalante, ses plus vieux amis. Botticelli, son ami, son modèle, son rival, le seul dont il se soucie de l'opinion. Battista, le brave homme ami des bêtes, Melzi son secrétaire qu'il attendit toute sa vie. Cecilia Gallerani et Lisa del Giocondo, ses mains féminines. Mais aussi et surtout le sulfureux Salaï, son démon et grand amour.

Salaï m'a fait grande impression. Ce personnage (loin de l'image qu'en reflétait la BD de Benjamin Lacombe Leonard & Salaï) a tout de déstabilisant. Il est le diable dans le corps d'un ange. Il salaïno, démon en italien. Son coeur fourbe, ses intentions sournoises, ses malversations assumées. Il n'est que caprices et sensualité. Détesté par tout le monde, adulé par Léonard qui lui cède tout par amour, il y a chez Salaï, cet instinct de survie égoïste, ce narcissisme éperdu et cette incroyable foi en ses charmes qui le rend plus que fascinant.

En définitive, il y a quelque chose d'infiniment triste dans le destin de Leonard De Vinci, pavé de souffrances et de malchances. L'homme, trop sûr de lui, butte sur de nombreux obstacles. Il est pourtant d'un talent hors du commun : Louis XII de France menaçait d'entrer en guerre avec Milan pour décrocher du mur sa Cène et la ramener en France. En voyant la Joconde, Fillipino Lippi meurt tandis que Boticelli décrète s'être trompé depuis toujours et ne voudra plus jamais peindre.
Il lui faudra pourtant attendre les dernières années de sa vie pour accéder à la vraie renommée, diffusée depuis les yeux de François Ier qui s'était épris de son art et fit de lui le génie que tout le monde sait nommer.

L'obsession Vinci, le plus long des trois romans, conclue parfaitement le cycle du Siècle de Florentine. Et quel siècle ! J'ai adoré les nombreuses heures passées en sa compagnie. Quant à son dernier tome, le style d'écriture est sublime, l'histoire aussi riche qu'inattendue et le personnage incomparable. J'ai aimé me glisser dans ses pensées, ai eu l'impression de vivre sa grande histoire à ses cotés, en ai appris tant et plus. Un grand coup de coeur de lecture à mettre entre toutes les mains, et surtout les celles des passionnés d'Art.



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