Moby Dick ◆ Herman Melville : j'en suis (difficilement) venue à bout

10/07/2018

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Le 19ème, mon siècle préféré. Bouleversements socio-économiques, modernisme et grandes conquêtes... il y a quelque chose de grandiose dans l'air de ce temps qui a toujours su me séduire. 

Parmi ses grandes épopées, il y a la plus maritime d'entre elles : Moby Dick.
Duel entre les hommes et les forces de la mer, j'avais très envie de découvrir ce roman, sans doute pour la puissance de son mythe : tout le monde connait l'histoire de Moby Dick. 

Je ne suis pas du genre à reculer devant la difficulté des grands classiques. Même lorsqu'ils ont la réputation d'être indigestes. Aussi, je me suis lancée dans Moby Dick, absolument pas méfiante et certaine d'y trouver mon compte de rêves et de grands moments. 
730 pages ? Ça ne m'a jamais fait peur. 

Et pourtant... Pour la première fois de ma vie de lectrice, j'ai failli lâcher un livre en cours de route. Pour la première fois de ma vie de lectrice, j'ai compris l'expression péjorative "un pavé", accordée à un roman. 

C'est bien simple, cette lecture fut pour moi une épreuve. 

Têtue, buttée, increvable, j'ai pourtant l'habitude de ne jamais abandonner un livre ou un film : je laisse toujours une chance à l'auteur de me surprendre et, le cas échéant, je m'accorde la la légitimité de porter un jugement en connaissance de cause. 

Mais là, c'était une croisade. J'ai du lutter pour venir à bout de ces putain de 730 pages. 
_ C'était comment Moby Dick ? 
_ Sincèrement ? Une torture.



Le pitch : Moby Dick, géante baleine blanche, est de celle qui ne laisse pas de survivants derrière ses attaques. Tout baleinier qui s'y est frotté n'en est pas ressorti indemne. Hormis le capitaine Achab, a qui Moby Dick a emporté une jambe. Les yeux luisants d'une impitoyable soif de vengeance, Achab parcourt les mers à bord de son baleinier, le Péquod, traquant tout cétacé pour l'or qu'il représente. Mais ce que l'équipage du Péquod ne réalise pas vraiment, c'est l'obsession maladive du capitaine, qui caresse en secret l'espoir de recroiser Moby Dick et de cette fois-ci détruire ce léviathan, quoi qu'il puisse lui en coûter. 

Les thèmes 
la baleine  la mer ◆ les baleiniers ◆ 
la vie sur un bateau  la pêche à la baleine  la vengeance 



L'expérience de lecture était franchement désagréable. J'ai trouvé ce roman long, barbant et même fatiguant.

Pourtant, tout s'annonçait sous les meilleurs auspices. 
Le récit est à la première personne. Le style d'écriture est fluide. Le narrateur allie très habilement récit sérieux et pointe de sarcasme. On a envie de savoir la suite. On a hâte d'embarquer pour une grande histoire.

J'ai adoré les 100 premières pages. 
On y suit le narrateur, Ismaël, marin de la marine marchande désireux de tenter l'aventure sur un baleinier. Pour se faire, il se rend sur l'île de Nantucket, port de départ de nombreux baleiniers. 

Par un hasard désopilant et très moderne, Ismaël se lie d'amitié avec Queequeg, un indien tatoué des mers d'on ne sait où. Lorsqu' Ismaël apprend qu'il doit partager un lit avec ce sauvage, une peur extrême le tétanise : son camarade de chambre est un cannibale. En plus, Queequeg exerce le dangereux métier d'harponneur. Il est un expérimenté de la chasse à la baleine. Aussi, fiers de leur nouvelle amitié, les deux hommes décident de s'enrôler sur le même bateau.  

Queequeg et Ismaël s'embarquent donc à bord du Péquod, sans avoir jamais rencontré son capitaine, le capitaine Achab. 

A partir de là, tout fout le camp. 
On quitte ces personnages. Ils se fondent dans un décor. On ne saura pas ce qu'il advient de leur amitié. Et on en saura peu de l'équipage, relégué au second plan, tant et si bien qu'on a du mal à les distinguer entre eux. Et ce qui aurait pu être une extraordinaire épopée en mer se transforme... en rien. Un vide de 600 pages.

Alors certes, on sent l'amour d'Herman Melville pour la mer. Pour la baleine. Pour cette vie sur les bateaux. Pour ce dur métier de baleinier. Ce qui est aujourd'hui scandaleux était à l'époque un métier comme un autre, en plus d'être une nécessité. De nombreux objets usuels provenaient des ressources du cétacé : huile de baleine pour les lampes, os de baleines pour les corsets et les parapluies, spermaceti de baleine pour les médicaments, etc...
Mais tout ces éléments ne suffiront pas pour faire de Moby Dick un bon moment de lecture.

De la page 100 à la page 700 le lecteur baignera dans le flou. Un peu comme un microscope qu'on arrive pas à régler. 

Ah par contre, tout nous sera dévoilé sur l'aspect scientifique du cétacé. Description de l'animal, typologie de toutes les espèces de baleine et leurs spécificités…Un chapitre sur l'oeil, un chapitre sur la queue, un chapitre sur le système respiratoire.  Sur de nombreuses pages viennent également se greffer des passages de traité de cétologie. Au secours.

A cela s'ajoute des passages de la Bible. Qui s'adressent au lecteur du 19ème siècle, qui forcément connait par coeur toutes les références de la Bible, ce qui n'est pas le cas du lecteur du 21ème siècle. Au secours bis. 

Une difficulté de plus, le vocabulaire de la mer. Très précis, Melville, très à l'aise avec le champ sémantique maritime, nous bombarde de mots inconnus (à moins d'être soi-même passionné des océans). Au début, je les cherchais avec plaisir dans le dictionnaire et trouvait plaisant de m'enrichir de ses nouveaux mots. Et puis, il y en a eu tellement que c'est devenu décourageant. Je ne cherchais plus les mots, ne comprenait plus les phrases, et n'en avais plus rien à foutre.   

Plus grave, j'ai complètement décroché à de nombreux passages. Les mots glissaient juxtaposés les uns à coté des autres sans former le sens d'une phrase. J'ai du relire de nombreux passages, froncer les sourcils, essayer de mieux me concentrer. Sans grand succès. Mais quelle angoisse. 

Et lorsqu'enfin l'histoire se repenchait sur les personnages, ce n'était guère mieux. Des formules bancales, une forme plus propre à une pièce de théâtre qu'à un roman, une façon de parler déstabilisante, l'usage d'un langage daté... Oui, Moby Dick a bien vieilli. Encore un point désagréable pour le lecteur.

Aspect déstabilisant de plus, la forme du "roman". On a plus l'impression de lire la phase préparatoire à l'écriture de l'auteur plutôt que le livre en lui même. Comme si l'auteur avait fait de nombreuses recherches pour son roman, les incluait telles quelles, brutes, en se disant "voilà j'ai fini". Bon.

Cerise sur le gâteau : je n'ai rien ressenti. Rien. 
Aspect émotionnel : 0. Putain, sur 730 pages, c'est grave.

Et puis d'abord, pourquoi Moby Dick ? Pourquoi Moby ? Pourquoi Dick ? No idea. Le roman ne l'explique à aucun moment.

C'était long, c'était barbant. Je me suis demandée pourquoi je m'infligeais ça. 
Et surtout, pourquoi le grand public retient la légende d'un combat, d'une puissance destructrice, et d'un roman d'aventure alors que le roman Moby Dick n'est vraiment rien de tout ça.
Personnellement, je conseillerai plutôt au lecteur, a moins qu'il soit féru de cétologie naturaliste, d'aller faire un tour du côté des adaptations brodées autour de Moby Dick plutôt que du côté du roman d'Herman Melville. 


Quelques scènes étaient intéressantes :
4 passages d'une ou deux pages sur 730. Ahem. 
  • La folie avec laquelle le nouvel harpon est forgé. Le capitaine Achab le forge lui même, avec une goutte de sang des trois harponeur qu'il mêle à l'acier, espérant se donner de la puissance destructrice. 
  • L'histoire de Pip, l'homme qu'on qualifia de froussard, qui sauta à l'eau et qu'on a pas repêché tout de suite, et qui sombra dans la folie. 
  • La petite anecdote du cercueil, prématurément construit pour un homme qui ne mourra pas, puis transformé en bouée de sauvetage faute de matériaux. 
  • La rencontre avec la créature géante qu'ils prennent d'abord pour Moby Dick : le squid, espèce de calamar géant qui désappointe tout l'équipage mais réjouis les harponneurs. Croiser un squid c'était l'assurance qu'une baleine n'est pas très loin.  


Le seul positif que je tire de cette lecture épuisante, c'est le fait d'avoir appris de nombreuses choses:

  •  un baleinier partait en mer pour une moyenne de trois ans sans toucher terre
  •  il y avait un charpentier et un forgeron, ainsi que d'autres corps de métiers à bord des baleiniers
  •  de nombreux hommes d'Afrique, d'Océanie, d'Europe et d'Amérique cohabitaient sur le bateau
  •  le baleinier n'attaque pas la baleine, ce sont les hommes, dispersés en plusieurs canaux, qui prennent en chasse le cétacé 
  •  ces hommes étaient des hommes pleins de courage pour exercer ce métier très dangereux
  •  il y avait des requins partout, vautour des mers, qui n'attaquaient pas les hommes mais venaient dévorer la baleine morte
  • la supersition des marins, qui voient des mauvaises augures un peu partout



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HERMAN MELVILLE
(1819-1891) 


Herman Melville nait à New York, huitième fils d'une famille commerçante, dont les deux grands pères se sont illustrés comme généraux de guerre. Du fait du décès de son père et de la situation précaire de la famille, Herman est obligé d'arrêter ses études et devient employé de banque à 13 ans. Suivent aussi un emploi de garçon de ferme et d'instituteur, qui lui permettent de retourner sur les bancs de l'école pour s'instruire.

A 20 ans, Herman Melville s'engage comme mousse sur un bateau dans la marine marchande. A 30 ans, il s'enrôle sur un baleinier et parcourt le Pacifique. Ses expériences en mer sont pour la plupart marquées par des fuites et des désertions, et en 1842, Melville participe même à une mutinerie, qui lui vaudra l'emprisonnement à Tahiti, d'où il s'échappera habilement.

Herman Melville se sert de ses expériences en mer pour bâtir sa carrière littéraire. Il relate ses aventures dans Typee et Omoo, qui sont deux succès littéraires. L'auteur change pourtant de registre avec Mardi, qui ternit son succès du fait de son manque d'accessibilité. Ecrivain établi, il s'achète un domaine et fonde une famille, devient un grand ami de Nathaniel Hawthrone. 

Melville récidive pourtant avec Moby Dick, qui n'est pas un succès foudroyant. Les problèmes d'argent s'accumulant, Melville finit inspecteur des douanes de New York, emploi dont il s'acquitte pendant une vingtaine d'années, gagnant le titre de seul homme honnête dans cette profession corrompue. C'est la fin de sa carrière littéraire. Melville meurt à 72 ans, oublié de tous. Il faut attendre les années 1920 pour que le public le redécouvre et c'est à travers son oeuvre maitresse Moby Dick, qu'il entre au panthéon des grandes figures de la littérature classique américaine.

PS : Herman Melville est l'arrière grand-oncle du chanteur Moby ! La boucle est bouclée, tout s'explique.





Moby Dick n'est pas un roman. Plutôt un hybride. Entre carnet de bord, observations de naturaliste, manuel des techniques de pêche, pièce de théâtre, brouillon d'essai philosophique et tentative de roman. 

On a l'impression que Melville ne s'est pas relu. Ce qui était peut être une manière d'écrire efficace au 19ème ennuiera fortement le lecteur du 21ème siècle. Alors oui, peut-être que Moby Dick a bien vieilli. Peut être s'agit-il également de la traduction qui a poussé le trait pompeux trop loin. 

Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé ce classique franchement indigeste et terminer ce roman fut un combat contre moi-même. J'aurais tendance à suggérer à tout le monde de s'épargner cette lecture, surtout les moins lecteurs d'entre nous, qui risquent de prendre en grippe la littérature classique alors que Moby Dick n'en est (heureusement) pas représentative.

A tous ceux qui souhaitent donc s'attaquer au mythe de Moby Dick : sachez où vous mettez les pieds. Le mythe autour de ce roman est plus puissant et intéressant que le roman en lui-même.  


   A   L I R E   A U S S I   
J'ai été très étonnée de voir que tout le monde ne partage pas mon avis et que Moby Dick fut pour certains lecteurs une bonne expérience de lecture. Je me suis donc mise à sincèrement douter de mes capacités cérébrales. Merci donc à Petite Plume La page ouverte Stendhal Syndrome , Lectures humaines Cherry Livres et  La dent dure pour leurs avis très bien écrits, qui m'ont fait me sentir moins seule, et surtout moins conne.

- Fraternelle Mélancolie - Stéphane Lambert (= récit sur l'amitié de Melville avec Hawthrone)
In the Heart of the Sea: The Tragedy of Whaleship Essex - Nathaniel Philibrick
- Au coeur de l'océan, film de Ron Howard inspiré du livre 

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