Man Ray et la mode aux Musées Cantini & Borély

1 avr. 2020







Jolie surprise dans le paysage marseillais cet hiver : une petite exposition autour de la silhouette féminine des années 20, vu sous le prisme du grand photographe surréaliste Man Ray.
En tant que grande amoureuse des années 20, et très réceptive au Surrealisme de surcroit, il n'était pour moi pas pensable de rater ça.


Les expositions du Musée Cantini, on y va parce qu'elles ont souvent des thématiques intéressantes et qu'il n'y a pas beaucoup le choix point de vue offre culturelle à Marseille mais on en ressort jamais vraiment transcendés, toujours avec l'impression de s'être fait flouer financièrement, un petit arrière-goût de "c'est tout ?" en travers du palais. Petit musée, petits capitaux, petite offre culturelle, à l'image de la ville, à vrai dire.

Toujours est-il que cette fois-ci l'exposition se classe sur le haut du panier. Et pour cause : dès le mois prochain, elle part se remonter à Paris, au Musée du Luxembourg. Il lui fallait donc un minimum d'envergure.




L'exposition Man Ray est la mode se présente en deux volets : une antenne au Musée Cantini, une autre au Château Borély.

La première Man Ray, photographe de mode se focalise sur le travail de l'artiste, plus de 200 tirages - des petits formats pour la plupart - pris entre les années 20 et les années 30. Il est ici question de la passerelle et des enrichissements réciproques entre l'art pur et les commandes commerciales.




Man Ray, de son vrai nom Emmanuel Radnitsky, nait à Philadelphie en 1890. Issu d'une famille qui vit du monde de la couture, il grandit à New York et suit la mouvance artistico-intellectuelle de son temps : il débarque à Paris en 1921 et s'installe dans le quartier de Montparnasse, fief artistique de l'époque. Rapidement, Man Ray se lie à Marcel Duchamp et au mouvement Surréaliste. Il commence par immortaliser les artistes et écrivains que lui présente ce dernier, puis, vite introduit dans la bonne société, se met à photographier le Tout-Paris et ses fêtes.





Ses portraits mondains sont parmi les plus célèbres clichés réalisés de ces personnalités. Dans l'ordre ici : Peggy Guggenheim, Elsa Schiaparelli et Coco Chanel, bien-sûr.
Certains font déjà l’objet de parutions prestigieuses, tels que les fruits de son travail avec Kiki de Montparnasse (sa muse et compagne), Les larmes et Visage de nacre et masque d’ébène en tête.


L'artiste américain, fameux photographe, est aussi connu pour avoir révolutionné la photo de mode durant les années 20. Les standards en place, mises en scène, codes et attitudes figées sont relégués au placard par l'artiste qui leur préfère de nouvelles choses : cadrages resserrés, plongées, contre-plongées, mouvements. Avec ses angles inhabituels, il ouvre la voix à l'expérimentation et à la créativité et sort la photo de mode de son aspect documentaire pour la relier à la pratique artistique.

Ses photos, réalisées pour Vogue, Vanity Fair ou Harper's Baazar, offrent une esthétique nouvelle et moderne, un style parfois très graphique qui révolutionne à jamais le monde de la mode en brouillant ses frontières avec le monde de l'art.




De mon côté, j'ai vraiment été fascinée par la diversité des processus créatifs de Man Ray. Rayogramme, solarisation, surimpression... Tant de techniques pour des résultats toujours plus surprenants. Redessiner des contours des photos, sublimer les mouvements, souligner les attitudes de ses modèles avec des cadrages audacieux, bref, donner des émotions à la mode... En marchant de photos en photos, on a été frappées par leur élégance, leur beauté, leur esthétisme. Et par leur intemporalité aussi. On s'est fait la réflexion qu'on a beaucoup aimé l'image de la femme que la plupart renvoyait, aussi. Il souffle sur ses photos un vent de liberté, de fort "pouvoir" féminin, seule maitresse à bord de sa sensualité.



Pour ma part je suis restée bouche bée devant de vrais tirages photos d'une des plus emblématiques images des années 20, Les larmes, collaboration entre Kiki de Montparnasse et Man Ray, qui, je ne le savais pas, était en fait une commande publicitaire pour une marque de mascara. Je méconnaissais aussi la photo entière (moche à mes yeux) d'après laquelle Man Ray tira cet immortel cliché.

Dernière salle, projection du court métrage surréaliste de Man Ray, L'étoile de mer, d'après un poème de Desnos. Bon, nous on a préféré les photos, très clairement.







La second volet, La mode au temps de Man Ray, s'éloigne complètement de l'artiste pour se resserrer autour de son contexte d'époque. Confortablement installé dans l'écrin des salles 18ème du Château Borély, musée de la mode et des arts décoratifs, on y trouvera essentiellement des robes d'époques sur mannequins. Poiret, Chanel, Schiaparelli, Lanvin, etc... rivalisent d'inventivité pour rendre la femme élégante.

Postée devant deux vrais mannequins d'époque, je retiens cette silhouette filiforme jusque dans les traits du visage, le sourcil si fin et la coupe de cheveux si gracile. Qu'elles étaient différentes, ces femmes. Elégantes, effrontées, délicates, outrancières.

Et pourtant tellement modernes, ces femmes. Ce sont elles qui signent l'arrêt des 1001 emberlificotages et apprêts de la femme pour une banale petite sortie dans la journée. La tenue pour le matin, la tenue pour l'après-midi, la tenue d'intérieur, la tenue pour la balade, la tenue pour le voyage, la tenue pour aller manger chez des amis, la tenue pour aller à l'opéra, etc... sont de l'ancienne histoire.
Elles n'ont pas le temps, sont occupées à profiter de la vie. Une tenue de jour et une tenue de soir : ce sera ce qu'elles concèdent, et tout le vestiaire dont elles auront besoin, nous léguant cet héritage.

Clairement, il ne faisait pas bon avoir des rondeurs dans les années 20. Boudinées dans ces vêtements taillés pour une silhouette filiforme, les femmes un peu rondes ont l'air d'être des sacs sur les clichés qui les représentent.

Les années 30 finissent par succéder aux années 20. Elles sont mises à l'honneur au premier étage. On s'aperçoit que la silhouette devient plus galbée, plus classique, parfois inspirée des drapés antiques.
Je suis captivée par la richesse des clichés issus des autochromes (photographies colorisées) du musée Albert Kahn. A l'étage aussi, une série de photos de mariages à Marseille dans les années 20. Mais je retiens surtout le maillot de bain 8 pièces, la norme de l'époque...






c o n c l u s i o n 

Une très cool expo des plus inattendues. Pour nous, grande amatrices d'art et de culture désabusées par son absence à Marseille, c'était aussi l'occasion de s'offrir deux après-midis dans ce que la vie urbaine à de plus agréable. On ressort les yeux rêveurs de ces deux expositions, le souffle des années 20 encore longtemps en tête. Les charmes magnétiques de cette époque ne cessent de creuser leur sillon toujours plus loin en moi.

On se dit aussi que notre époque moderne malgré sa liberté d'être et d'action, a perdu quelque chose en reléguant au placard l'élégance. Troquer la beauté d'une silhouette en dentelle pour le combo jupe midi et buffalos, c'est quand même d'une tristesse ...

Quittant dès à présent les salles marseillaises, l'exposition plie bagages et met les voiles vers Paris, où elle sera remontée et montrée au visiteur entre les murs du Musée du Luxembourg dès le 9 Avril jusqu'au 26 Juillet (si le Coronavirus ne s'immisce pas dans ces plans d'ici-là).




Man Ray, photographe de mode  
Musée Cantini, 19 rue Grignan, 13006 Marseille 
Du 8 novembre 2019 au 08 mars 2020

La mode au temps de Man Ray  
Château Borely, Musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode 132 avenue Clot Bey, 13008 Marseille 
Du 8 novembre 2019 au 08 mars 2020


 {ici} Man Ray Photo : un site très complet où l'on trouve de nombreux clichés pris par l'artiste